lundi 10 janvier 2011

Un cadavre, et un sofa : impressions d'été en errances

 (Merci aux éditions Paquet pour l'image)

Résumé : Dans un petit village de campagne, la disparition du petit Christian pèse sur tous les esprits. Résultat, Polo se retrouve seul à errer pendant les longues journées d'oisiveté... Jusqu'au jour où il rencontre Sophie, une adolescente de son âge. Avec elle, il va explorer deux nouvelles facettes de la vie : l'amour et la mort. L'amour avec la découverte du corps de Sophie, et la mort avec celle du corps (en décomposition) de Christian. Dans l'étrange temporalité de ces jours et nuits de vacances, assis sur le sofa de Sophie, Polo assiste, le temps d'un été, à la mort de son enfance.

Disons-le tout de suite, la collection Discover de chez nos amis de Paquet, celle qui « n'arrondit pas les angles » et qui est si reconnaissable avec ses petits formats aux coins arrondis... est une remarquable collection. Ici, nous avons un beau petit opuscule cartonné, bien fait, relié avec un fil pour marquer la page (s'il vous plaît !), agréable à tenir en main, bien présenté... Chapeau à l'éditeur. Ceci étant dit, passons au vif du sujet.

Première page, premier titre : le décor est planté. La campagne ; suite à la disparition de Christian, un enfant du village, Polo (le héros) se retrouve seul toute la journée dehors, sans même les habituelles brutes pour l'embêter. Au cours de ses déambulations, il rencontre alors une « nouvelle » : Sophie. Sophie est belle, très belle, même. Et puis elle aussi reste seule toute la journée. Ah ! Elle est aussi un peu bizarre ; tout comme Polo finalement... Ils s'entendent tout de suite bien. Commence alors un été décidément pas comme les autres, qui ressemblerait presque à un songe éveillé. Entre la sensualité mystérieuse de Sophie, la découverte, puis l'étrange fascination de nos deux héros pour le corps en pleine décomposition de Christian, des histoires de loup-garous et de vampire... Polo ne peut plus vraiment faire la différence entre ce qu'il perçoit et le réel. Qui a tué Christian ? Qui est réellement Sophie ? Quel lien l'unit à l'étrange voisin de Polo, elle qui adore les loups-garous et s'habille en vampire et lui qui adore les vampires avec un tatouage de loup-garou ? Seul un sofa peut témoigner de toute l'histoire. Il est le réceptacle des solitudes mêlées de nos deux (trop ?) jeunes héros qui se découvrent l'un-l'autre, au fil de soirées télé ou de soirées-frisson à contempler le cadavre abandonné de Christian, catalyseur de toute l'histoire. Histoire d'amour, aventure fantastique, intrigue policière, « Le Cadavre et le Sofa » est avant tout le récit ambigu d'une adolescence qui se découvre, dont le corps se transforme. Celui aussi d'une enfance qui meurt dans d'invraisemblables soubresauts, et puis de la vie qui n'est jamais toujours vraiment ce qu'elle semble être dans ces moments-là.



Côté narration, rien à redire : nous suivons le parcours de Polo comme on suivrait un film. Avec une alternance de séquences racontées en direct et de plans accompagnés par les pensées du héros en voix off, l'auteur réussit subtilement, mais à merveille à troubler les frontières entre l'objectif et le subjectif. Petit à petit, le récit glisse insidieusement dans un monde parallèle, jusqu'à donner une impression de normalité à des faits qui décidément ne peuvent pas y être rattachés. Difficile de ne pas se sentir entraîné pas l'histoire. On se retrouve à la limite du voyeurisme, confrontés aux sentiments bruts et aux pulsions mis en scène dans ce contexte de mort allié à la découverte de la sexualité. Difficile aussi de faire la part des choses face aux indices contradictoires que l'auteur éparpille dans un récit qui joue avec les poncifs du genre. On retiendra le rythme envoûtant d'une histoire vécue à la première personne, quelques scènes frappantes qui lui confèrent une force toute particulière, beaucoup de poésie et d'onirisme dans la retranscription des errances intérieures de Polo, et un final qui laisse la part belle à l'interprétation des lecteurs. Un espèce d'ovni cathartique et glauque, délicatement raconté. Un petit bémol, toutefois : le character design des personnages, associés au style graphique de l'auteur, donne parfois une impression de grande jeunesse ; ce qui pose la question (à la limite du tabou) de la sexualité des adolescents et/ou pré-adolescents, abordée ici sans détour.


Côté graphisme, le style très personnel de Tony Sandoval apporte un véritable univers au récit, qu'on n'imaginerait pas illustré autrement. On note une alternance de styles graphiques : tantôt des explosions douces et poétiques de formes et de tons en couleurs directes, tantôt des planches laissant un trait noir et sans concession nous immerger dans un réel presque sans nuances entre blanc et bleu. Le dessin laisse s'échapper une impression de douceur, une ambiance feutrée, qui contraste parfois fortement avec le sujet illustré. Il exsude un petit côté fantastique, irréel. La représentation des personnages, avec des têtes disproportionnées (par moment ouvertement caricaturales) et des bras parfois « fil de fer » ne laisse d'ailleurs aucun doute sur ce sujet. Mais certains objets du décor, certaines séquences enchaînant une succession de plans serrés et de gros plans apportent une dimension matérielle presque tangible dans cet univers à l'identité plutôt fantastique. Du côté mise en page, on oscille entre une organisation classique (cases bien distinctes les unes des autres), des illustrations en pleine page... et des planches qui jouent avec les cases, rapidement dessinées de traits imbriqués dans le dessin, qui s'échappent... L'auteur joue avec la construction des planches, alterne les techniques selon les séquences narratives du récit, utilise le blanc des marges pour bouleverser la structure même de la lecture. Toutefois de ces ruptures constantes émerge un équilibre, une cohérence, pour peu qu'on se laisse porter par le récit. Pour ceux qui adhèrent au style de l'auteur (mais je peux comprendre que sa forte identité puisse rebuter), l'ouvrage relève du chef d'œuvre graphique.

Pour conclure, on peut se questionner sur le mélange plutôt inhabituel des genres : fantastique ? Vampire ? Récit initiatique ? Rien de tout ça ? Tony Sandoval ne nous aide guère, en fin de compte, à démêler les questions entêtantes et parfois dérangeantes qui se posent à la lecture de cette bande-dessinée.

Tony Sandoval, Le Cadavre et le Sofa, collection Discover, Editions Paquet, 2007

1 commentaire:

  1. Vivement une rencontre avec l'auteur pour nous aider à démêler les questions entêtantes !

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