mercredi 7 décembre 2011

Le Trop Grand Vide d'Alphonse Tabouret

qui prennent des risques en publiant des bd 
pas toujours "commerciales"

Résumé :
Un jour, un petit être presque insignifiant naît de la dernière pluie. Éveillé à la conscience, il découvre alors le monde sous le regard d'un gigantesque Monsieur, qui lui donne le nom -bizarre me direz-vous- d'Alphonse Tabouret. Alphonse, désormais quelqu'un, apprend à jouer, à vivre, sans que le moindre souci ne vienne entacher son horizon. Mais lorsque le gigantesque Monsieur finit par s'en aller, il se rend compte que quelque chose d'important a disparu : à qui Alphonse va-t-il pouvoir raconter ses journées, remplies de petites joies et de grands bonheurs ? Cette perspective, cette solitude, ne tardent pas à devenir insupportables. Alphonse se lance alors à la recherche de cet être qui lui manque, et parcourt le monde, avec un regard tout neuf et tout innocent, à la recherche d'un petit quelque chose qui va remplir sa vie. Dans cette quête, il va rencontrer de bien étranges personnages, tous uniques et tous très différents, incompréhensibles parfois. Mais Alphonse a beau voyager et découvrir, cela ne suffit pas. Et si la solution était l'amour ?



Merci à yugen pour m'avoir fait découvrir cet album
Et splendidement dédicacé par l'auteur, s'il vous plaît !



Sous forme d'un conte pour enfants, du récit initiatique d'un petit chose ingénu et plein d'enthousiasme, l'histoire se déroule tranquillement, sans heurts, au milieu d'un univers à la fois familier (éléments de décor, attitudes et comportement des personnages) et totalement merveilleux. Exit la réalité : les objets prennent des allures poétiques, les personnages n'ont aucune malice ni arrière pensée : ils sont ce qu'ils montrent et ce qu'ils paraissent être. Ici, tout est leçon de chose pour peu qu'on prenne la peine de s'y attarder. Notre petit héros, dont l'absence de but devient le moteur de son existence, avance résolument tout droit, sans bouder ni fuir ses expériences. Avec cette attitude, il ne peut que s'enrichir, et en aucun cas s'ennuyer.


Une forme originale...

Première surprise : le format. Pas vraiment l'image qu'on se fait d'un livre pour enfants ; d'ailleurs, si c'est un livre pour enfants, c'est un livre qu'un parent transmet à son enfant, séance de lecture après séance de lecture. Pas de découpage complexe, les illustrations et courts textes s'alternent, harmonieusement intégrés dans les pages afin de permettre de se plonger dans les images tout en « écoutant » les dialogues et les pensées des personnages qui apparaissent. Le plus souvent, les auteurs ont privilégié la simplicité graphique, et ont placé une illustration par page, sans jamais l'enfermer dans un cadre. Ils n'ont pas pour autant banni le format plus classique « BD » : certains passages offrent une séquentialité fluide et légère, que ce soit dans une même image que dessin après dessin. On peut donc aussi bien, au fil des passages, suivre des scènes d'action pleines de mouvement, admirer un beau dessin ou se plonger dans une illustration qui est comme une fenêtre ouverte sur cet univers merveilleux.



page 35 : on peut prendre l'histoire au premier degré - ou pas



Un dessin simple et attachant...
Le trait, quant à lui, est une ligne claire qui va à l'essentiel, sans détour inutile. Pas de couleur, pas de trame, pas d'aplats massifs. Les lignes semblent s'animer naturellement pour former personnages et décors. Pour autant, la limpidité du trait ne bannit pas le souci du détail ou de la case bien remplie. La forêt, par exemple, est foisonnante de petits traits qui la représentent remplies de formes et d'ombres, sans jamais pour autant la rendre obscure et effrayante. On peut dire que le dessin s'accorde au récit : à la fois très simple et compliqué, facile à lire et donnant pourtant amplement matière à réfléchir.


Au final...

Jolie histoire réconfortante et pleine d'idées, cette étrange histoire me fait irrésistiblement penser au Petit Prince de Saint Exupéry. Le héros a la même candeur de l'enfant qui découvre, et le même regard qui apprend sans dénaturer ce qu'il voit. J'apprécie tout particulièrement la poésie des jeux de mots incessants qui résultent du constant décalage entre ce que les gens attendent d'Alphonse et ce que lui comprend. Ne soyez pas sûrs-pris de cours par l'originalité pertinente de cette fable, qui s'attaque pourtant à des thèmes compliqués, et réussit à les rendre évidents, à défaut de simples. Un ouvrage tout publics, sans prétention et il faut le reconnaître pas mercantile pour un sou, mais qu'il serait vraiment dommage de ne pas découvrir et de ne pas faire partager. Loin des sirènes de la pub et du sensationnel, il mérite un vrai public. Que dire de plus ?

SIBYLLINE, CAPUCINE et Jérôme d'AVIAU, Le Trop Grand Vide d'Alphonse Tabouret, Collection Etincelle, Ankama, 2010.
 

lundi 10 janvier 2011

Astérios Polyp : du simple au compliqué




Résumé : New York. Un homme seul regarde la télé dans un appartement en désordre. Factures et vaisselle s'accumulent. Tout un coup, un éclair tombe, l'individu est obligé de fuir, n'emportant que l'essentiel : un briquet, un couteau suisse, une montre. Il s'agit d'Astérios Polyp.

Astérios est un architecte renommé. Ses théories et analyses architecturales en font un universitaire de premier plan, même si aucun de ses projets n'a jamais vu le jour dans la réalité. Monstre d'égotisme, il réinterprète en permanence le monde qui l'entoure pour qu'il coïncide avec sa propre vision des choses, tout en soignant son amour-propre. Il porte sur l'univers un regard à la fois intellectuel et théorique, mais surtout monstrueusement condescendant. Cependant voilà,  lorsque la foudre frappe son appartement, toutes ses archives, toute l'œuvre de sa vie, disparaît en fumée dans l'incendie qui suit. Désormais sans toit, sans preuve de son existence, et surtout seul, il prend le premier car qui vient pour recommencer sa vie. Il échoue ainsi au pied d'un garage dont le gérant, un grand gaillard un poil rustique mais très humain n'hésite pas une seconde à le prendre comme aide. Forcé à prendre du recul sur lui-même dans cette nouvelle vie, radicalement différente de l'ancienne, Astérios peut alors au regard de son passé rechercher de nouveaux objectifs pour continuer à exister. De cette exploration sans concession de lui-même, il ne peut ressortir que différent : et si au lieu de de briller par son érudition et son éclat, il se contentait de vivre par ses actions ?


A la lecture de ce gros ouvrage, on reste estomaqués par l'ampleur que prend le récit, dans sa forme et dans son fond. Sur le principe de l'histoire, rien à priori de très compliqué : on explore avec Astérios le passé, jusqu'à rattraper le présent. Mais la richesse des thématiques évoquées ainsi que la maestria graphique qui émaillent le fil du récit posent rapidement un problème majeur : si la BD se lit très vite, on peut regretter un foisonnement qui se cache derrière la simplicité du récit et qui empêche toute compréhension rapide des tenants et aboutissants de l'œuvre. Un détail par ci, un parti pris graphique par là... et différents éléments de l'histoire se font écho et ne manquent pas de donner l'impression qu'on a raté quelque chose. Et de fait, une lecture un peu plus poussée change un tantinet la vision globale des évènements...


Mais, d'abord, voilà une brève présentation des personnages : 
Difficile d'imaginer pire monstre d'égoïsme qu'Astérios. Brillant, reconnu, il ramène tout à lui, et occupe sans cesse le devant de la scène. Il ne supporte pas de ne pas totalement maîtriser une situation, de ne pas être le point focal de toutes les attentions. En contrepartie, il dégage un charisme impressionnant accompagné, disons-le, d'une bonne dose de talent. Mais il se contente aussi beaucoup d'auto-justifications, et se soucie assez peu de confronter ses théories à la pratique. Il lui suffit d'avoir raison - ou d'en être persuadé. L'incendie qui détruit toute son œuvre écrite lui fait prendre conscience de la vacuité de sa vie, question achèvement pratique et matériel.


On dit que les contraires s'attirent. Hana en est l'exemple parfait. Aussi discrète qu'Astérios est mégalo, aussi artiste qu'il est cartésien, aussi sensible qu'il est hautain, elle éprouve pour lui une admiration existentielle. D'où leur mariage. Mais petit à petit, elle ressent le besoin d'être reconnue pour elle-même, et non pas seulement par rapport à lui. L'arrivée du fantasque Willy « Chimère » va lui faire prendre conscience de ce besoin de liberté.


Parlons-en, de Willy « Chimère ». Petit, gros, pas spécialement distingué ni dans ses propos ni dans ses manières, Willy semble être l'antithèse d'Astérios. Toutefois le metteur en scène est, par bien des égards,  génial et exubérant. Il reste totalement insensible à l'univers d'Astérios, qu'il ignore royalement. Il propulse Hana (ainsi que tous ceux dont il a besoin) au premier rang de ses préoccupations. L'artiste, alors mise en valeur par son travail propre, sort de l'ombre de son mari et a l'impression de vraiment exister par elle-même.


Que dire de Stiff Major ? Il massacre allègrement le langage, confondant les mots sans le moindre remord. Grosse baraque, cœur d'or, paisible, il passerait presque pour un « brave gars ». Mais derrière ces apparences simplettes se cache une personnalité très pure, capable de porter sur les autres un regard sans jugement, et qui mène une vie simple, tout en étant profondément accomplie. L'inverse d'Astérios, intellectuel à outrance et excessivement superficiel.


Ursula Major est une personnalité incroyable. Difficile de l'imaginer vivre avec Stiff, mais encore une fois, les opposés s'attirent. Elle ressemble beaucoup à Astérios, avec un petit côté « Castafiore ». Personnalité imposante, elle aussi réinterprète le monde, mais du point de vue des esprits et de l'astrologie. Très cultivée, prenant soin de son apparence, elle est aussi très perspicace et reconnaît en notre héros une espèce d'alter-ego égaré sur le chemin de la vie.


La rencontre avec le compositeur Kalvin Kohoutek est l'élément déclencheur de la rupture du couple Polyp. Cet artiste diminué, passionné mais un poil bordélique s'exprime et vit totalement par son art. Si Hana l'admire, Astérios le raille, ne pouvant le comprendre. S'ensuit donc une argumentation  tendue, l'une forçant l'autre à prendre en considération la possibilité d'une altérité qui s'inscrit dans la matérialité et réfute la théorie. 

Les parents d'Astérios sont le symbole même de ce que la condition humaine a de pire. Inéluctabilité de la maladie, impuissance, dégoût de l'humanité, bassesse des pensées... Ramené à son statut d'humain (qu'il renie intérieurement) en leur présence (maladie du père, qui le cloue au lit dans un état végétatif), Astérios entretient face à eux des rapports d'attraction et de répulsion.






Il y a relativement peu de couleurs (en nombre) dans l'album. On peut alors s'interroger sur le parti pris de celles-ci :

Dès la couverture, des indices sont donnés sur l'utilisation des couleurs. Le bleu, carré, géométrique, correspond à Astérios. Le rose, moins angulaire et qui accepte les arrondis (ça ne vous fait pas penser à la tête du héros, ça ?), correspond à Hana, et de manière plus générale à l'amour fait chair que rencontre Astérios. Enlèverait-on l'une des deux que le titre deviendrait illisible. La relation entre Astérios et Hana est ainsi marquée par les traits et couleurs de vêtement (on peut ainsi voir Astérios avec une chemise rose et Hana avec un vêtement bleu). Le mélange de ces deux couleurs donne le mauve qui est la base de tous les dessins (au lieu du classique trait noir). La quatrième de couverture met en œuvre Astérios, les mains dans les poches, en couleur jaune... et si en réalité il ne s'agissait pas de lui ?




On se rend alors compte qu'on a oublié un personnage important de l'histoire, ou plutôt, qu'on l'a confondu avec un autre. Il s'agit d'Ignazio. Prenons le parti qu'il n'est pas juste un souvenir ou un intervenant  purement onirique, mais qu'il est en réalité une partie importante de la personnalité d'Astérios. (Astérios Polyp = Astérios Poly Personalities ?)  En effet, en y regardant bien, c'est un personnage actif de l'histoire. A l'évocation de la naissance des jumeaux, ces derniers sont présentés : Astérios, celui qui a survécu ; puis Igniazio, celui qui est mort, succédé par un « c'est moi » sans équivoque venant du narrateur. En partant de ce postulat on peut imaginer que la personnalité presque exclusivement intellectuelle d'Astérios bride la vie d'Igniazio, tout en la définissant. Ce dernier serait alors la source de toutes les théories de l'architecte, basées sur la dualité et la symétrie, et qui lui valent une reconnaissance mondiale. Sur cette base, le marqueur de personnalité d'Igniazio est donc en fait le jaune. A bien y regarder, cette couleur, celle de l'incendie (Igniazio-Ignition), apparaît dès l'ouverture de l'histoire, lors de l'intervention du narrateur (qui introduit Astérios, si on fait bien attention). Incendie « salvateur », qui achève de consumer (à la relecture du livre), la déchéance d'un héros devenu pitoyable et négligé. Dès lors, les rôles sont inversés : Igniazio prend la place d'Astérios, laissant finalement ce dernier sur le bord du quai de métro, et part commencer sa nouvelle vie. Il colonise les rêves de son hôte, alors réduit au rang de simple spectateur. Premier rêve apparaissant dans la narration : Astérios est alité dans un hôpital, et demande une cigarette (référence au père, dont Astérios a pris le briquet). Dès lors, le personnage devenu Igniazio, ne fume plus, et se sépare même du briquet paternel en le donnant à un ancien détenu. En y réfléchissant bien, au retour de sa descente aux enfers en forme de conte d'Orphée (et  sorte de résumé du parcours du héros depuis le sinistre de la situation initiale), c'est donc bien Igniazio qu'Astérios ramène du monde des morts, sous forme de l'incendie qui condamne Hana. Astérios , évoqué dans les souvenirs du héros tout au long de l'histoire, ne réapparaît ainsi vraiment qu'à la fin de l'ouvrage, suite à son accident (provoqué par la personne qui possède le briquet du fumeur de père d'Astérios). L'influence d'Ursula réveillera bien quelques-uns des aspects de la personnalité d'Igniazio, mais pas suffisamment pour empêcher Astérios de se précipiter vers son ancienne vie. A noter que sur les dernières pages, le code couleur est chamboulé... Jusqu'au coup de théâtre final, qui semble un tour du destin, mais au cours duquel le héros est rattrapé par lui-même (champ lexical lié aux prénoms, encore une fois...). Déterminisme, pas déterminisme : à vous de juger.



Graphiquement, il n'y a que quelques mots à dire : attention, génie ! Le trait est simple et extrêmement iconique. Mais cette simplicité, cette presque « ligne claire » est trompeuse. Il n'y a pas jusqu'aux dialogues dont le lettrage (merci Yugen) ne possède pas la régularité parfaite d'un traitement informatisé, ce qui autorise quelques petits débordements et onomatopées très discrets, le tout s'intégrant parfaitement à l'ensemble. Ainsi, l'image est soignée dans ses plus petits détails, l'auteur dissémine des indices, personnalise ses personnages par petites touches. Ainsi, si la couleur caractérise les personnages, il serait aussi intéressant de se pencher sur la forme des phylactères. D'autre part, on note quelques ruptures dans le trait : lorsque Hana est représentée sous sa forme dessinée « artiste » (multitude de petits traits), et lorsque Astérios est représenté sous sa forme « géométrique » (traits schématiques). On pourrait dire que l'amalgame des deux forme le style graphique général de l'ouvrage, tout comme leurs couleurs mélangées forment le mauve de l'ensemble. Autre dérogation à ce style : la métaphore du voyage d'Orphée aux enfers, composée de dessins plus sombres et torturés (avec une parenthèse purement géométrique lorsque « Orphée » décrit son malheur).



Pour conclure : voici un album qui se démarque de toute la production actuelle. D'abord au niveau de l'objet physique. Une couverture pour moitié toilée et pour moitié faite de carton brut, recouverte d'une jaquette partielle qui ne protège rien du tout mais sert seulement de support au titre et aux illustrations imprimées. Faute de moyens ? Impossible, quand on voit que les illustrations sont reprises en relief en première et quatrième de couverture, cachées derrière la jaquette... L'ensemble est horriblement fragile (les coins et la coiffe sont à la merci du moindre choc, et s'abîment rapidement). Il faut dire que le contenu est tout aussi atypique, avec un roman graphique (parce que le graphisme apporte une part non négligeable de la narration) qui déroule un récit de prime abord plein de froideur (après tout, le héros est expressif comme un caillou) mais en fait rempli de sensibilité. A lire, ne serait-ce que pour se faire une idée. Absolument.

David Mazzucchelli, Astérios Polyp, Casterman, 2010

Un cadavre, et un sofa : impressions d'été en errances

 (Merci aux éditions Paquet pour l'image)

Résumé : Dans un petit village de campagne, la disparition du petit Christian pèse sur tous les esprits. Résultat, Polo se retrouve seul à errer pendant les longues journées d'oisiveté... Jusqu'au jour où il rencontre Sophie, une adolescente de son âge. Avec elle, il va explorer deux nouvelles facettes de la vie : l'amour et la mort. L'amour avec la découverte du corps de Sophie, et la mort avec celle du corps (en décomposition) de Christian. Dans l'étrange temporalité de ces jours et nuits de vacances, assis sur le sofa de Sophie, Polo assiste, le temps d'un été, à la mort de son enfance.

Disons-le tout de suite, la collection Discover de chez nos amis de Paquet, celle qui « n'arrondit pas les angles » et qui est si reconnaissable avec ses petits formats aux coins arrondis... est une remarquable collection. Ici, nous avons un beau petit opuscule cartonné, bien fait, relié avec un fil pour marquer la page (s'il vous plaît !), agréable à tenir en main, bien présenté... Chapeau à l'éditeur. Ceci étant dit, passons au vif du sujet.

Première page, premier titre : le décor est planté. La campagne ; suite à la disparition de Christian, un enfant du village, Polo (le héros) se retrouve seul toute la journée dehors, sans même les habituelles brutes pour l'embêter. Au cours de ses déambulations, il rencontre alors une « nouvelle » : Sophie. Sophie est belle, très belle, même. Et puis elle aussi reste seule toute la journée. Ah ! Elle est aussi un peu bizarre ; tout comme Polo finalement... Ils s'entendent tout de suite bien. Commence alors un été décidément pas comme les autres, qui ressemblerait presque à un songe éveillé. Entre la sensualité mystérieuse de Sophie, la découverte, puis l'étrange fascination de nos deux héros pour le corps en pleine décomposition de Christian, des histoires de loup-garous et de vampire... Polo ne peut plus vraiment faire la différence entre ce qu'il perçoit et le réel. Qui a tué Christian ? Qui est réellement Sophie ? Quel lien l'unit à l'étrange voisin de Polo, elle qui adore les loups-garous et s'habille en vampire et lui qui adore les vampires avec un tatouage de loup-garou ? Seul un sofa peut témoigner de toute l'histoire. Il est le réceptacle des solitudes mêlées de nos deux (trop ?) jeunes héros qui se découvrent l'un-l'autre, au fil de soirées télé ou de soirées-frisson à contempler le cadavre abandonné de Christian, catalyseur de toute l'histoire. Histoire d'amour, aventure fantastique, intrigue policière, « Le Cadavre et le Sofa » est avant tout le récit ambigu d'une adolescence qui se découvre, dont le corps se transforme. Celui aussi d'une enfance qui meurt dans d'invraisemblables soubresauts, et puis de la vie qui n'est jamais toujours vraiment ce qu'elle semble être dans ces moments-là.



Côté narration, rien à redire : nous suivons le parcours de Polo comme on suivrait un film. Avec une alternance de séquences racontées en direct et de plans accompagnés par les pensées du héros en voix off, l'auteur réussit subtilement, mais à merveille à troubler les frontières entre l'objectif et le subjectif. Petit à petit, le récit glisse insidieusement dans un monde parallèle, jusqu'à donner une impression de normalité à des faits qui décidément ne peuvent pas y être rattachés. Difficile de ne pas se sentir entraîné pas l'histoire. On se retrouve à la limite du voyeurisme, confrontés aux sentiments bruts et aux pulsions mis en scène dans ce contexte de mort allié à la découverte de la sexualité. Difficile aussi de faire la part des choses face aux indices contradictoires que l'auteur éparpille dans un récit qui joue avec les poncifs du genre. On retiendra le rythme envoûtant d'une histoire vécue à la première personne, quelques scènes frappantes qui lui confèrent une force toute particulière, beaucoup de poésie et d'onirisme dans la retranscription des errances intérieures de Polo, et un final qui laisse la part belle à l'interprétation des lecteurs. Un espèce d'ovni cathartique et glauque, délicatement raconté. Un petit bémol, toutefois : le character design des personnages, associés au style graphique de l'auteur, donne parfois une impression de grande jeunesse ; ce qui pose la question (à la limite du tabou) de la sexualité des adolescents et/ou pré-adolescents, abordée ici sans détour.


Côté graphisme, le style très personnel de Tony Sandoval apporte un véritable univers au récit, qu'on n'imaginerait pas illustré autrement. On note une alternance de styles graphiques : tantôt des explosions douces et poétiques de formes et de tons en couleurs directes, tantôt des planches laissant un trait noir et sans concession nous immerger dans un réel presque sans nuances entre blanc et bleu. Le dessin laisse s'échapper une impression de douceur, une ambiance feutrée, qui contraste parfois fortement avec le sujet illustré. Il exsude un petit côté fantastique, irréel. La représentation des personnages, avec des têtes disproportionnées (par moment ouvertement caricaturales) et des bras parfois « fil de fer » ne laisse d'ailleurs aucun doute sur ce sujet. Mais certains objets du décor, certaines séquences enchaînant une succession de plans serrés et de gros plans apportent une dimension matérielle presque tangible dans cet univers à l'identité plutôt fantastique. Du côté mise en page, on oscille entre une organisation classique (cases bien distinctes les unes des autres), des illustrations en pleine page... et des planches qui jouent avec les cases, rapidement dessinées de traits imbriqués dans le dessin, qui s'échappent... L'auteur joue avec la construction des planches, alterne les techniques selon les séquences narratives du récit, utilise le blanc des marges pour bouleverser la structure même de la lecture. Toutefois de ces ruptures constantes émerge un équilibre, une cohérence, pour peu qu'on se laisse porter par le récit. Pour ceux qui adhèrent au style de l'auteur (mais je peux comprendre que sa forte identité puisse rebuter), l'ouvrage relève du chef d'œuvre graphique.

Pour conclure, on peut se questionner sur le mélange plutôt inhabituel des genres : fantastique ? Vampire ? Récit initiatique ? Rien de tout ça ? Tony Sandoval ne nous aide guère, en fin de compte, à démêler les questions entêtantes et parfois dérangeantes qui se posent à la lecture de cette bande-dessinée.

Tony Sandoval, Le Cadavre et le Sofa, collection Discover, Editions Paquet, 2007

Rechercher le bonheur et fuir sa vie...



Résumé : Trois jeunes actifs blasés par leur quotidien trompent leur ennui le soir dans les fêtes et dans l'alcool. Dignes représentants d'une jeunesse désabusée et incapable de se trouver des perspectives d'avenir, ils lâchent prise, sans toujours mesurer le risque qu'ils encourent de définitivement gâcher un bonheur qu'ils ont pourtant à portée de main.

Grigridédé, c'est l'histoire de trois potes, dans une province perdue au pied des montagnes. Mais c'est d'abord celle de Joey, jeune employé de boulangerie, timide, qui vit encore chez ses parents... et terriblement superstitieux. Les deux autres, ce sont Tonio, et Quentin. Fêtards, bons vivants voire gros buveurs... et dont le sens des responsabilités s'émousse au fil des bières ingurgitées. On doit reconnaître qu'ils aiment bien s'éclater, ces trois-là, comme beaucoup de jeunes dont la vie n'est pas spécialement exaltante. Quentin, surtout, s'enivre de fêtes, et n'hésite pas à tromper son ennui et sa femme dans les bras d'une régulière. Faut dire que sa passion, à Quentin, c'est la musique, et non pas les contrats d'Intérim foireux. Tonio, lui, habite un petit chalet au pied de la montagne. Il passe tous ses dimanches à faire des sculptures avec des objets de récup' ; ça l'aide à tenir le reste de la semaine, à l'usine. Tous les trois s'arrangent avec la vie, luttent contre leurs désirs et leurs insatisfactions, chacun à sa manière. Ils forment à eux trois les différentes facettes d'un même tout : Quentin l'extraverti charismatique, Tonio le bon sens stable et Joey l'ami sérieux.

En attendant que les choses bougent dans un sens ou dans l'autre, ils jouent avec les barreaux de leur prison quotidienne, le temps d'une murge, d'un pari idiot, et de quelques plans-drague sans subtilité et sans avenir. Rien n'est sérieux, là-dedans. C'est juste pour décompresser, exorciser les démons d'un frère toxico, de la solitude, du manque de reconnaissance. Et puis pour être ensembles, entre copains, sans se prendre la tête. Pour tuer le temps, quoi. Sauf que... à force de tenter le diable et de flirter avec les limites, on finit (presque) toujours par se faire rattraper par la vie. Et comment réagir, dans ces cas-là, lorsqu'on est un « adulescent » qui refuse de grandir ?



Vous me direz : qu'est-ce qu'il vient faire là-dedans, le grigridédé ? Ce n'est qu'un dé à coudre, collé sur un dé. Un porte-bonheur offert par Tonio à Joey, pour le remercier. Mais c'est aussi le témoin muet des drames de l'existence, et un symbole de la vie : selon qu'il est debout ou renversé, il apporte le bonheur ou il maudit.


par ordre d'apparition : le grigridédé -mode d'emploi-, Tonio, Joey et Quentin


Le récit est simple, linéaire. L'histoire n'a rien de compliqué, au contraire : elle est remplie de vécu, de sensations familières. Mais c'est justement parce qu'elle ne met finalement en scène rien d'exceptionnel qu'elle se fraie si facilement un chemin vers nos émotions. L'auteur raconte, ne cache rien, que ce soit la crudité du job de Quentin à l'abattoir, ou les sentiments désespérés de la femme trompée. Il n'y a pas de héros, pas de personnage particulièrement brave ou parfait. Ou alors, s'il y a des héros, ce sont tous ceux qui, avec les mêmes chances et malheurs que les autres, réussissent à se tenir debout et droits dans la vie, et ainsi à trouver leur bonheur. Un peu comme le grigridédé, peut-être ?



Graphiquement, rien de spectaculaire. Le trait est clair, sans trames, sans aplats., sans foultitude de détails. Il semble échappé d'un Rotring, et presque doté d'une vie propre. Les personnages sont reconnaissables, bien que leurs traits soient en fait très simples. On croirait presque voir un journal de bord, griffonné au jour le jour. Vous l'aurez compris, ici c'est le récit qui prime sur l'image. Pas ou peu de décors, on ne s'attarde que rarement sur une planche. D'ailleurs, on peut relever l'absence totale de cases : la lecture se fait le plus naturellement du monde, de dessin en dessin, de texte en texte. Pour autant, ce n'est pas parce que le trait va à l'essentiel narratif qu'il ne sais pas traduire, avec beaucoup de pudeur, de justesse et de poésie « l'esprit » de l'histoire, tout autant qu'il raconte ce petit bout de vie. Voilà qui fait remarquablement la différence entre un énième fait de société et un beau récit sur la vie.

 
Benoît Perroud, Grigridédé, Actes Sudl'An 2, 2008