samedi 6 février 2010

L'art graphique révèle parfois des onirismes eschatologiques surprenants...

(merci à BDnet pour l'image)

New York. Dans un univers ébauché dans les ombres des cases en carte à gratter, les dessous de la ville apparaissent, sordides. Abrutissement, petits et grands drames. Vanité de la vie, sous une pluie battante de malheurs et de déconvenues. Un travailleur vomi des entrailles du métro voit la porte de son usine fermée. Plus de travail. Il se perd dans une ville fantôme, sans repère. Rentre chez lui : avis d'expulsion. Plus de maison. L'errance jusque là maîtrisée devient chute libre sans filet. Droit devant soi, défragmentée, de petits gestes significatifs en délires intérieurs insensés, dans une spirale graphique qui alterne les formats de case, les plans et les symboles. Le héros, sans réel visage, qui perd de sa substance au point de laisser apparaître son squelette nage dans la déliquescence d'une ville toute en architectures brutes et en paysages noyés par un déluge perpétuel. Retour quelque part. Dans une cahute en lambeaux, avec pour tout mobilier une planche à dessin, un toit qui fuit, et avec un chat noir qui attend. Le dessinateur s'installe. Raconte une histoire bleue de froid et d'indifférence, celle d'une lutte perdue d'avance. Pris par son œuvre, immobile et dénonçant tout ce qu'il a vu et qu'il a sur le cœur, il est rattrapé par le déluge, l'eau qui monte, et qui engloutit tout. Jeté dehors, dans l'immensité submergée, il est rattrapé par la mort, sous forme de jugement divin.


Vision onirique et sans concession d'une société individualiste, dans laquelle les personnages sont broyés autant par leur solitude que par le comportement aveugle des groupes humains jouets des impératifs commerciaux et économiques de certains. Voyage mystique dans ce miroir aux alouettes qui fascine, capture, et anéantit sans concession les personnes affaiblies comme les autres, et qui court à sa perte, par la perte de son essence humaine, qui voue la société matérielle à disparaître, faute de nouveaux destins à croquer. Un roman graphique, c'est vrai. D'une rare intensité et d'un pessimisme violent, qui raconte en une image, et qui juxtapose mille histoires, pour ceux qui laissent leurs yeux regarder. Le lecteur peut avoir l'impression d'être pris dans un tourbillon, piégé par une non-intrigue qui le dépasse, tout en encaissant de front des messages plus primaires, à froid. C'est vrai que c'est d'abord une histoire qu'on ressent, avant de ne pas la comprendre vraiment (faute de références New-Yorkaises ?) Mais c'est un voyage effréné qui ne laisse pas indifférent, et une belle réalisation graphique, qui au final, a bien un message à faire passer : fenêtre ouverte sur notre univers. Attention à ne pas tomber...

PS : la couverture, pour intéressante qu'elle soit, ne reflète pas le côté « brut », narratif et graphique de l'ouvrage. Préférez ouvrir l'ouvrage au hasard et plonger dans une case, d'apparence simple, mais d'une profondeur étonnante.


DROOKER, Eric, Flood ! Un roman graphique, Editions Tanibis, 2009


1 commentaire:

  1. Je l'avais lu (enfin plutôt "regardé", vu qu'il n'y a presque pas de texte) et en avais fait aussi une critique:

    http://laventureordinaire.blogspot.com/2010/01/flood-novel-in-pictures.html

    Je ne pense pas que le manque de référence New Yorkaise soit à l'origine de la non-compréhension du récit; NY y est une grande ville comme n'importe laquelle ou presque.
    S'il est vrai qu'on ressent parfaitement la détresse de l'auteur par son graphisme, j'ai trouvé que Drooker sabotait son propre travail: certaines planches sont sublimes et d'autres hideuses ou minimalistes (de façon ridicule). Bien que je comprenne que ce style peut plaire, ça me semble vraiment être fait pour faire du dessin underground et pas pour autre chose...

    Bon, en tous cas. Drooker a réussi son coup pour l'émotion qu'il voulait faire passer; si je n'ai pas aimé ce livre, c'est aussi à cause du malaise qu'on sent à la lecture.

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